Des images resurgirent de cette période où Fred et Laure, lui et Maddie étaient inséparables, à la plage, aux champignons, aux matchs pendant leurs rares jours de congé.

Toujours ensemble, et ça ne s’aimait pas du bout du cœur, ça se serrait fort dans les bras, se demandait si ça allait et, quand ça n’allait pas, se demandait pourquoi sans feindre d’écouter, cherchait comment aider, sans promesses en l’air, et ça le faisait.
-On a repêché un Hollandais dans l’eau, déjà gonflé, le pauvre, dit Fred d’une voix sinistre.
Yzant eut un geste de découragement :
-J’ai trop ramassé de macchabées pour le plaindre. Encore un qui a fait trempette dans une baïne comme si c’était une piscine gonflable.
Fred déposa deux jaunes, pacificateurs, sur le bar :
-Allez, sors de ton trou, reste manger un bout avec nous.
Laure le supplia du regard, mais Yzant secoua la tête, négativement, l’air désolé.
*
La lune jouait les Andalouses derrière la dentelle noire des pins. Face à la nuit profonde que seul un tapis d’étoiles éclairait, il résista à l’envie d’allumer son poêle en ce mois trop chaud. L’hiver, les flammes étaient un phare dans la tempête, leur crépitement conjurait le hurlement du vent. Dehors, les pins cassaient comme des crayons, l’océan rageur cognait la dune sous le courroux d’un Dieu à la souveraineté duquel on ne pouvait que se soumettre, qu’on y crût ou pas. On se prenait sa propre vacuité à la figure, et même en hurlant de peur, on ne ferait pas plus de bruit que les vagues en colère, seuls les animaux de la forêt l’entendraient. Nanosh rentré chez lui, et l’ombre tombée sur la pinède, Yzant éclusait son premier verre d’alcool, pour repousser la flambée d’angoisse envahissante qui réclamait un antidote rapide. Le passé profitait toujours de l’arrivée de la nuit pour l’attaquer avec sa meute de loups, domptés pendant la journée par tout ce qu’il avait à faire. Il ne cherchait pas à s’en défendre, subissait leurs coups de crocs comme s’il les méritait, jusqu’à ce qu’ils le lâchent et partent se coucher.
Il se noyait dans le rhum chaque soir, à petits gorgeons, devant sa télé allumée pour faire du bruit, créer une présence. Il s’endormait devant, à moins qu’un film ne le captive, ou cette émission d’apprentis chanteurs qu’il ne ratait pas, amoureux
des belles voix qui masquaient celle des vagues tout près, qu’aucun alcool réchauffe-solitude ne pouvait faire taire.
Plus il buvait, plus Maddie lui manquait, et il revivait leur histoire, inlassablement.
Elle avait arrêté ses études après leur mariage pour ouvrir un petit salon d’esthétique dans un bourg qui n’en possédait pas, convaincue de sa rentabilité à venir. Il avait construit leur maison de ses mains, pour y accueillir l’enfant rêvé. Ils y compteraient peut-être l’eau, le gaz, l’électricité, mais pas l’amour.
Il emmenait sa femme visiter la presqu’île chaque week-end, des terres à sa pointe, en passant par le mur de l’Atlantique, vestige de la Seconde Guerre mondiale ; ils faisaient l’amour dans le même blockhaus, bercés par le bruit du ressac ; Maddie y grava leurs prénoms enlacés, au canif, comme s’il était le leur ; ils se baignaient dans les piscines naturelles, sous l’embouchure du fleuve où la température de l’eau abritée des courants est plus accueillante que celle de l’océan, bronzaient, nus au soleil, sur de petites plages au sable grossier. Il restait bloqué à ce jour merveilleux où ils avaient dansé un tango sur la digue, cette ligne de fracture entre les eaux paisibles et les turbulences du large.
Six ans plus tard, il ne dansait plus avec personne et vivait toujours sur sa péninsule où fleurissaient bruyères, genêts, surfeurs, accidentés de la vie en tous genres qu’il avait rejoints.
(...)
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